Carthage

Carthage (Tunisie) – Haut lieu d’Histoire et de Mémoire en Méditerranée

(Dr. Mohieddine HADHRI)

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Carthage, lieu de mémoire universel: Les Carthages de monde

La mobilisation de l’UNESCO en vue de la préservation du site et de l’exhumation du patrimoine archéologique

Avant 1979, seule une faible partie des vestiges archéologiques de Carthage sont exhumés. L’intervention de l’UNESCO permet d’enclencher un processus de mise en valeur archéologique sans précédent, dans le but de mettre à jour la valeur exceptionnelle du site.

En 1964, l’UNESCO se mobilise pour sauver le temple d’Abou Simbel en Egypte du risque de la montée des eaux du Lac Nasser à la suite de la construction du barrage d’Assouan. Cette initiative consacre l’émergence du concept de patrimoine mondial et la prise de conscience de la nécessité d’une mobilisation internationale pour le préserver. La convention du patrimoine mondial y fait suite le 16 novembre 1972 et constitue un instrument pour engager les pays signataires à recenser, protéger et mettre en valeur leur patrimoine par des mesures adaptées.

C’est dans ce contexte que l’UNESCO est solicitée par l’Association de Sauvegarde de la Médina afin de faire le diagnostic de la situation de la Médina de Tunis et du site de Carthage-Sidi Bou Saïd. L’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, le 26 octobre 1979, constitue donc un symbole décisif. La protection du site de Carthage est érigée comme enjeu international, au motif qu’il constitue un témoignage d’échanges considérables, d’une civilisation disparue, et d’événements et œuvres à valeur universelles. (10)

L’intervention de l’UNESCO dès les années 1970 permet d’ancrer Carthage dans une mouvance internationale qui affecte le secteur du patrimoine en tant que partie intégrante de l’histoire de l’humanité toute entière.

L’appel pour la campagne internationale de fouilles archéologiques de Carthage qui fut lancé le 19 mai 1972 avait pour objectifs majeurs: Contrôler l’urbanisation, conduire des recherches archéologiques et mettre en valeur les vestiges relevés dans le but de faire connaître l’histoire de la cité constituent les principaux objectifs de cette campagne.

Cette campagne internationale a mobilisé douze missions de nationalités différentes. Quelque six cents spécialistes (archéologues, historiens,  experts, architectes, etc.) vont s’affairer pendant plus d’une dizaine d’années à la sauvegarde de ce site, finalement inscrit sur la liste du patrimoine mondial naturel et culturel de l’UNESCO le 26 octobre 1979.

Cette campagne internationale de l’UNESCO culmina en 1985 lorsque le gouvernement tunisien promulgua le 7 octobre 1985, un décret classant le site de Carthage-Sidi Bou Saïd comme parc national composé de trois zones – archéologique, historique et verte. Il s’étend sur le territoire de quatre communes (Carthage, La Goulette, La Marsa, Sidi Bou Saïd) et couvre un périmètre de plus de 600 hectares, dont la majeure partie est déclarée non aedificandi. (11)

Carthage – Les fouilles archéologiques visent à faire revivre le témoignage  d’une organisation spatiale et d’une civilisation exceptionnelles  Ref : Hind Khedira et Jérémie Molho, Carthage, La place du Site archéologique  dans le Grand Tunis, 2010

Carthage – Les fouilles archéologiques visent à faire revivre le témoignage d’une organisation spatiale et d’une civilisation exceptionnelles –  Fig. 6

La Bibliothèque de Carthage, un patrimoine universel à reconstruire

La bibliothèque d’Alexandrie, fondée à Alexandrie, en Égypte, en 288 avant notre ère et définitivement détruite  entre -48 et 642, était la plus célèbre bibliothèque de l’Antiquité et réunissait les ouvrages les plus importants de l’époque. (12). S’il est  admis  aujourd’hui que la Bibliothèque d’Alexandrie constitue un élément  saillant  de l’histoire de l’antiquité   dans le domaine du savoir  et des connaissances , peu de gens dans le monde  connaissent l’existence d’une autre bibliothèque dans l’Ouest méditerranéen  à savoir  la Bibliothèque de Carthage . Celle-ci a rayonne pendant des siècles dans la  métropole carthaginoise, avant d’être détruite avec elle en 146 Av JC par les Romains .   Elle  sera reconstruite plus tard par les Romains qui  récupérèrent de nombreux ouvrages et documents dont le plus célèbres est l’encyclopédie agronomique  de Magon., ouvrage de plusieurs volumes si l’on croit les auteurs latins notamment Polybe  (13)

Selon Pline l’Ancien (N.H., XVIII, 22), la Carthage punique s’était dotée de bibliothèques qui, en 146 av. J.C., furent léguées à des princes africains. Il est admis que cette littérature perdue — rédigée en écriture et langue phénico-puniques — était aussi variée que les littératures grecque ou latine. En fait, divers arguments concordants incitent à plus de réserve: en dehors de la littérature traditionnelle, l’écriture et la langue grecques devaient constituer à Carthage l’outil qui permit les créations littéraires personnalisées (travaux historiques, d’érudition, etc.) dont parlent à l’occasion les sources gréco-romaines. (14)

En effet, Dans son ‘Histoire naturelle’, Pline l’Ancien rapporte que, deux siècles plus tôt, à la suite de la prise de Carthage par Scipion Emilien que secondait l’historien Polybe, le Sénat romain aurait fait don des bibliothèques carthaginoises a des princes africains. Dans la foulée, ce même Sénat aurait décidé de faire traduire en latin 28 livres agronomiques attribués a un Carthaginois du nom de Magon. La raison, dit Pline l’Ancien, est l’intérêt exceptionnel du recueil. La tâche fut confiée à des gens instruits dans la langue punique: celui qui y prit la meilleure part fut D. Silanus, personnage de noble naissance. (15)

Deux siècles plus tard, un témoignage remarquable nous apporte une confirmation quant à la splendeur et le rayonnement de la Bibliothèque de Carthage. Visitant Carthage en l’an 146 av J.C. Apulée de Madaure, homme de lettres romain, nous a laissé la description suivante quant à l’organisation des structures éducatives et académiques à Carthage:

« Dans votre cite, je ne vois parmi vous que des hommes cultivés, tous versés dans toutes les sciences: enfants pour s’instruire, jeunes gens pour s’en parer, vieillards pour les enseigner. Carthage, école vénérable de notre province, muse céleste de l’Afrique, Carthage enfin, Carmen du peuple qui porte la toge  ». (16)

Les Carthages du monde, un rayonnement planétaire de Qart Hadahšt

On ne saurait parler de Carthage comme lieu  d’histoire et de mémoire sans évoquer la fabuleuse expansion géographique de ce toponyme à travers les quatre continents. En effet, le nombre de villes, villages, sites en tout genre qui portent le nom de Carthage, Carthago, Cartago, Carthagena, Carthaginita, Carthagenna est de l’ordre de soixante dix environ. Nombre impressionnant, ce  toponyme de Qart Hadahšt, est certainement le plus répandu dans le monde. (17)

« Ce nom a traversé des mers et des déserts portant la richesse et la symbolique de cette ville. En Espagne, en Colombie, à Costa-Rica, au Chili, à Cuba, au Mexique, au Pérou, aux USA, etc., nous avons trouvé des villes qui portent le nom de Carthage et qui ont même des similitudes avec la Carthage originale surtout sur le plan de l’artisanat et de l’architecture”. (18)

Cartagena de Indias

Cartagena de Indias – Fig. 7

Carthage, née 814 av JC dans cette terre africaine sur les rives de la Méditerranée, s’est reproduite tout le long des siècles sur des territoires lointaines et inconnues aussi bien en Espagne qu’en Amérique latine, ou bien aux Etats-Unis d’Amérique et jusqu’aux confins de l’Extrême Orient  aux Philippines en l’occurrence.

C’est dans les pays latino-américains allant de la Colombie, au Mexique et du Chili aux Costa Rica que l’on retrouve près de trente villes et villages portant le nom de Carthage.  Quant aux Etats-Unis, il existe près d’une vingtaine de villes et villages portant le nom de Carthage: Carthage de Missouri, Carthage de Tennessee, Carthage du Texas, Carthage de Mississipi, de Dakota, Arkansas et même celle de New York. (19)

Carthage de Missouri aux Etats-Unis: Vue de Courthouse square

Carthage de Missouri aux Etats-Unis: Vue de Courthouse square – Fig. 8

Consciente de la valeur universelle de ces villes carthaginoises, l’UNESCO a lancé en 1999 un vaste projet culturel intitule ‘Les Routes de Carthage‘, évocation de l’écho symbolique et imaginaire de la ville reine, la trace visible et invisible diffusé sur quatre continents à travers trois mille ans d’histoire.

Le hasard de l’histoire a voulu  que ces villes  portant le nom de Carthage ont vu naitre des personnalités  internationales  illustres  dont nous citons à titre indicatif quelques noms notoirement connus  à savoir :

* Pablo Neruda,  le grand écrivain chilien originaire de Cartagena du Chili , Prix Nobel de  littérature 1971.

* Gabriel Garcia Marquez, le grand écrivain colombien ayant une réputation mondiale, est  originaire de Cartagena de Indias en Colombie, Prix Nobel de littérature 1968.

* Cordell Hull, natif de Carthago du Tennessee, l’un des fondateurs de l’ONU et Prix Nobel de la Paix en 1945.

Albert Arnold « Al » Gore, l’ex-Vice Président de Clinton , lui aussi natif de Carthago de Tennessee aux Etats-Unis d’Amérique.

C’est à croire que les villes nouvelles de Carthage  détiennent une certaine « baraka », la bonne étoile en quelque sorte pour les habitants qui y sont nés. Ainsi, Quart Hadasht, la ville nouvelle, la ville de l’espoir continue d’exercer, par ses mythes, ses légendes et ses symboliques, une grande fascination en dehors même de la Méditerranée.

C’est dire combien la cité punique a pu rayonner à travers ses relais historiques disséminés de par le monde constituant ainsi un vaste réseau, une sorte de « Carthage du monde ou plutôt du Monde Carthage ».

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